Signature du manifeste <<

Le 29 juin 2001, le Bloc Québécois proposait une nouvelle loi visant à décriminaliser la prostitution et à établir des zones où elle pourrait s'exercer. La couverture médiatique qui s'en ait suivi tendait à faire passer cette manchette au même titre que s'il s'agissait d'une nouvelle étape de la libération sexuelle, faisant alors subtilement entendre que les seuls à s'opposer à la prostitution n'étaient que des résidants du Quatier Centre-Sud prônant le discours « pas dans ma cour ». De plus, cette couverture médiatique n'a pas échappé aux contradictions propres à ceux en faveur de la légalisation de la prostitution : ainsi, Brian Myles du Devoir parle d'une « petite révolution sociale » que seraient les maisons closes, mais avoue également que la prostitution est un « métier de misère, une impasse plutôt qu'un choix ». C'est là un exemple de l'attitude schizophrénique des tenants du réglementarisme : d'un côté, ils prônent la liberté de chacun à faire ce qu'il veut dans la chambre à coucher, de l'autre, ils avouent timidement que la prostitution est liée à la misère sexuelle et à la mauvaise situation des femmes dans nos sociétés. Personne n'ose regarder la prostitution en face ; les rires nerveux et les blagues faciles permettent aux gens de ne pas réfléchir sur la situation désastreuse de la sexualité dans le monde et de se donner bonne conscience.

Dans les médias, personne ne fit mention du mouvement abolitionniste. Pourtant, il existe bel et bien des hommes et des femmes qui croient que la prostitution, un des archaïsmes les plus tenaces de nos sociétés, devrait être abolie au même titre que l'esclavage l'a été en Occident il y a 150 ans, du simple fait qu'il s'agit d'une atteinte à la dignité humaine. À l'occasion de cette proposition du Bloc Québécois, il serait temps non seulement de s'opposer à celle-ci, mais, en plus, de prôner l'abolition de la prostitution, car celle-ci se pratique encore légalement sous nos yeux. Nous devons à la fois rejeter cette loi et refuser le statut quo.

Ainsi, ce n'est pas aux prostituées à payer une amende pour sollicitation, mais aux clients de prostituées et aux proxénètes d'être punis pour avoir exploité celles-ci. La prostituée n'est qu'une victime d'un système qui se sert de son corps comme d'une marchandise. Nous devons essayer de la réhabiliter, non de la rejeter avec mépris. Expliquons aux gens qui ne comprennent pas encore que notre rejet de la prostitution n'est certainement pas une valorisation de l'abstinence sexuelle, car nous favorisons autant l'affranchissement des femmes à une sexualité forcée (prostitution) qu'à une absence de sexualité (virginité) dictée par la volonté masculine de contrôler le corps des femmes. Vouloir abolir la prostitution va exactement dans le même sens que lorsqu'on a rejeté l'image de la vierge, car c'est parler au nom du plaisir sexuel de la femme et celui-ci est nié dans la prostitution autant que dans le culte de la virginité. Les prostituées qui croient que nous sommes contre elles sont dans l'erreur : nous voulons responsabiliser les clients de prostituées et faire comprendre à la population qu'aucune personne ne devrait être traitée comme une marchandise sexuelle. En ce sens, les lignes qui suivent utiliseront un néologisme pour désigner le client de prostituées qui n'est certainement pas un « client » comme un autre : « prostituphile » fera dont figure de traduction du terme anglais « trick » et comblera les lacunes misogynes de la langue française.

Le mouvement abolitionniste lutte pour le droit des femmes, des hommes et des enfants à ne pas être prostituées.

Ce mouvement s'inscrit dans la filiation du combat abolitionniste, féministe et pour les droits civiques, engagé en Angleterre en 1873 par Josephine Butler et s'opposant au réglementarisme, pratiqué alors par les politiciens avec l'accord du Clergé et visant à mettre les prostituées dans des lieux cachés, les maisons closes, de façon apparemment à préserver l'hygiène publique. C'est encore le même discours que certains politiciens, de même que certains médecins, affichent aujourd'hui : légaliser la prostitution de façon à limiter la propagation du sida et à protéger la population. Les lignes qui suivent tenteront de démontrer, d'une part, qu'il est faux de croire cela et, d'autre part, que, d'un point de vue humaniste, il est inadmissible que l'esclavage sexuel se pratique en toute impunité sous prétexte d'hygiène alors que, pendant ce temps, des milliers de vies sont gâchées par cette pratique absolument inutile et abjecte de nos sociétés.

Depuis Butler, quelques propositions ont été lancées pour l'abolition de la prostitution. En voici quelques-unes. En 1945, Marthe Richard, élue au conseil municipal de Paris par la Résistance, dénonce la situation des maisons closes et les ferme malgré les menaces de mort des proxénètes. En 1949, la Convention de l'ONU se prononce en faveur de l'abolition de la traite des êtres humains et de l'exploitation de la prostitution d'autrui en stipulant que « la prostitution et le mal qui l'accompagne sont incompatibles avec la dignité et la valeur de la personne humaine ». Le Canada signe la Convention. En 1975, à Mexico, la Conférence mondiale de l'Année internationale de la femme demande que des mesures soient prises pour mettre fin à la traite des femmes. En 1978, la Commission de la condition des femmes demande un rapport sur l'application de la Convention de l'ONU de 1949. En 1995, à San Francisco, une ex-prostituée, Norma Hotaling, crée « L'école des clients » dans laquelle, pendant huit heures, les prostituphiles arrêtés par la police doivent visionner un film dans lequel les ex-prostituées crient leur rage contre eux. En 1998, la Suède devient un des premiers pays à interdire l'achat des services sexuels avec des punitions allant de l'amende à l'emprisonnement. La même année, le Vénézuela rejette la demande des groupes « pro-travail du sexe » en considérant que la « prostitution ne peut être identifiée comme un travail car elle s'oppose aux principes de base de dignité et de justice sociale ». En 2000, en France, la Fondation Scelles regroupant plusieurs intellectuels, dont Jean-Marie Rouart, écrivain, et Sylviane Agacinski, philosophe, tiennent un colloque intitulé « Peuple de l'abîme, la prostitution aujourd'hui ». La même année, lancement du Livre noir de la prostitution et du manifeste « Le corps n'est pas une marchandise » publié dans le Nouvel Observateur et signé, entre autres, par Isabelle Alonso, écrivain et membre des Chiennes de garde, Boris Cyrulnik, psychanalyste, et Françoise Héritier, anthropologue. Enfin, en 2000, la Fédération des Femmes du Québec, quoique partagée sur le sujet, organise la Marche mondiale des femmes en prônant, entre autres, l'abolition de la prostitution.

Même si nous considérons que la lutte contre la prostitution est, tout comme la lutte contre la violence, la peine de mort ou l'esclavage, d'abord motivée par l'altruisme et l'humanisme, nous souhaitons tout de même exposer certains faits et principes amenés par les abolitionnistes de façon à contrer certaines idées préconçues et à apporter une réflexion, voire un dialogue. Voici donc les principaux arguments en faveur de l'abolition de la prostitution en réponse aux arguments réglementaristes (ou pro-légalisation) souvent servis par les médias et l'opinion populaire.

QUELQUES IDÉES À COMBATTRE

1. On affirme : « La prostitution constitue un secteur restreint à quelques personnes qui ne peut m'atteindre. »

Faux. La prostitution est liée à un contexte social, économique et idéologique dans lequel nous vivons et qui nous concerne tous. Nous sommes tous responsables de la prostitution et c'est à chaque citoyen de s'y opposer.

Comme on le sait tous, dans la société dans laquelle nous vivons présentement, les progrès industriels, scientifiques et technologiques nous ont permis de réduire les tâches demandées par plusieurs secteurs dans le monde du travail. Sauf que, au lieu de garder le même nombre d'employés pour effectuer moins d'heures de travail, les chefs d'entreprise ont pris la décision de mettre à pied plusieurs personnes de façon à payer un petit nombre d'employés pour réaliser un maximum de profit. Résultat : beaucoup de gens se sont retrouvés sur le chômage et l'assistance-emploi à cause justement du fait que d'autres ont décidé de profiter des profits occasionnés par les progrès de la science et de la technologie.

En légalisant la prostitution et en faisant d'elle une industrie comme une autre, on crée d'une certaine façon de « l'emploi » et on permet à l'État et à des proxénètes de baser une industrie sur la valeur marchande du sexe. On peut donc proposer à des gens prestataires de l'assurance-emploi et de l'assistance-emploi, qu'on prend soin de culpabiliser avec des mesures d'incitation au travail (comme de leur donner 300$/mois pour vivre), de poser leur candidature comme prostituées. Devant le manque de possibilités d'emploi et la pauvreté grandissante, les étudiantes et les mères monoparentales sont les plus sujettes à entrer dans un engrenage dans lequel la drogue très souvent en constitue à la fois la bouée et le moteur (on se drogue pour se donner le courage de se prostituer et on se prostitue pour payer sa drogue). Ainsi, notre société, au lieu de redistribuer équitablement ses richesses aux sans emplois, se contente de proposer aux gens de vendre leur corps aux nantis qui en abusent sans scrupule. La société se donne bonne conscience en disant qu'il s'agit d'un travail comme un autre. Certains prostituphiles se donnent bonne conscience en disant qu'ils aident les prostituéEs à vivre en les payant. Pourtant, si ces hypocrites voulaient vraiment aider les prostituéEs, ils leur donneraient certes de l'argent, mais se refuseraient à abuser de leur corps.

N'est-il pas absurde que les profits opérés par les riches de la Terre soient investis, par exemple, dans des voyages sur la Lune ou sur Mars, alors que, pendant ce temps, sur notre affligeante planète, des gens en soient réduits au rang de marchandises sexuelles ?

Si vous vous contentez de dire que VOUS élevez bien vos enfants et que EUX ne feront pas ça, vous vous contentez de valoriser votre intelligence, votre culture, votre succès et votre chance. Pourtant, la prostituée n'est pas nécessairement moins intelligente que la moyenne des gens (et de toute façon, même l'être humain le plus stupide ne mérite un tel sort), elle est simplement devenue prostituée à cause d'un système qui considère la femme comme un objet sexuel, à cause du patriarcat, à cause du manque d'estime, à cause de la rareté des emplois et des critères d'embauche élevés et aussi, souvent, à cause de son passé. Ainsi, environ 80 % des prostituées auraient été abusées sexuellement dans le passé. Vous êtes des hypocrites si vous dites que d'un côté, il est inacceptable que des gens aient eu une enfance difficile, alors que d'un autre côté, vous dites à ces mêmes gens, rendus à l'âge de la majorité, qu'il est temps de faire profiter à la société le manque d'estime que leur ont fait subir leurs parents ou leurs proches. Pour dire simplement, la légalisation de la prostitution veut dire que si, d'un côté, il est inacceptable qu'un parent abuse de son enfant, il est tout à fait acceptable que la société abuse de ce même enfant une fois celui-ci devenu « adulte ». Si ceux qui sont en faveur de la prostitution étaient logiques dans leur bêtise, ils devraient non pas punir le parent abuseur mais le remercier d'avoir si bien entraîné son enfant.

Comme l'affirme Boris Cyrulnik, « l'enfant blessé est encouragé par la société à faire une carrière de victime [1]». Nous devons lutter contre la résignation à la fatalité du malheur.

De plus, vous ne pouvez pas dire que cela ne vous atteint pas. Car, si l'enfance malheureuse et la pauvreté sont deux raisons qui motivent l'entrée dans la prostitution, on peut dire aussi qu'un autre facteur, plus subtil, l'amène : la position d'objet sexuel que notre société donne aux femmes. Ainsi, voir des femmes dans la rue ou derrière des vitrines vendant leur corps (comme c'est le cas présentement aux Pays-Bas, champion européen du trafic d'êtres humains où le nombre de prostituées s'est multiplié par dix en huit ans seulement, et tout cela, évidemment, en alimentant une image « cool » de son tourisme sexuel) est une vision qui affecte toutes les femmes car cela nous renvoie au rang de bêtes de foire et d'objets sexuels au service des hommes [2]. Quand une femme en est rendue au point où elle ne veut plus coucher avec quelqu'un sans se faire payer, elle a non pas du « pouvoir » comme certains le croient mais une vision marchande de son corps. Est-ce cette vision d'elles-mêmes que nous voulons donner aux femmes ? N'est-elle pas également due au fait que ces femmes ont vécu tellement de déceptions sexuelles avec leurs partenaires qu'elles en viennent à penser qu'il vaut mieux se faire mal baiser et payer plutôt que seulement mal baiser ? Mais, en acceptant la prostitution, ne donnent-elles pas raison aux hommes de les baiser mal en ne pensant qu'à leur plaisir égoïste ? Ne contribuent-elles pas au conditionnement sexuel que vivent tous les hommes et toutes les femmes ?

Le fait que de plus en plus d'hommes achètent les « services » d'une prostituée se reflète dans les relations que les femmes entretiennent avec leurs collègues masculins, leurs conjoints, etc. En effet, lorsqu'un homme se sert de certaines femmes comme objets sexuels et qu'en plus, la société le tolère en prétextant une supposée pulsion sexuelle incontrôlable, il est évident que cet homme entretiendra une même vision des femmes en dehors de ses virées nocturnes et considérera son épouse, sa collègue ou une simple passante comme un objet sexuel mis à sa disposition. Ainsi, comme le souligne la députée suédoise Inger Segeström « nous ne pouvons accepter que des hommes puissent acheter une femme pour le plaisir. Ce n'est pas une question de sexualité, mais de pouvoir. Comment pouvons-nous interdire à un homme de frapper sa femme, de harceler sexuellement sa collègue de bureau s'il peut en toute impunité s'offrir une prostituée ? » [3].

La prostituée n'est pas une « sorte de femme » différente des autres. Elle n'est pas dotée d'un pouvoir lui permettant de dissocier sans problème son corps et son esprit. C'est un être, comme vous et moi, qui peut souffrir du mépris, de la violence que l'on fait à son corps et de la honte. Elle est prostituée par hasard, par contrainte ou par manque d'estime d'elle-même. Et ce manque d'estime, c'est la société entière qui en est responsable parce qu'elle accepte de laisser à la femme un rôle d'objet sexuel dont la durée marchande dépend de la richesse, du désir et du pouvoir de l'homme.

2. On affirme : « La prostitution infantile et la prostitution d'adultes consentants sont deux choses complètement différentes qui n'ont rien à voir l'une avec l'autre. »

Faux. La prostitution quelle qu'elle soit repose sur une vision malsaine de la sexualité et constitue la face cachée du puritanisme. Nous devons à la fois combattre la prostitution ET le puritanisme, comme nous devons à la fois combattre le mythe de la vierge ET de la putain.

Empêcher uniquement la prostitution infantile tout en permettant celle d'adultes revient en quelque sorte à dire que, si l'enfant constitue l'espoir d'une vie réussie, le ou la jeune de 18 ans qui se prostitue a « mal tourné » et est une sorte de victime de la fatalité. Nous refusons le fatalisme et croyons que toute prostituée est notre semblable et peut retrouver la dignité. Nous pensons que personne n'a le droit de passer par un tel chemin même si, par aliénation, par naïveté ou par pauvreté, ils ou elles le « choisissent ». Nous croyons que personne n'a le droit d'abuser sexuellement de ceux qui ont « mal tourné » et que cela constitue un grave crime partagé par une grande partie de la population. De plus, si ces gens ont « mal tourné », c'est parce que la société l'a voulu, car elle a permis aux proxénètes et aux prostituphiles de les plonger dans un système qui les exploite.

Dans une société saine, encore malheureusement à l'état d'utopie, les gens ne feraient l'amour que pour partager une tendresse et un désir communs. Le plaisir des deux partenaires serait la seule façon possible d'aborder la sexualité. Toutefois, la plupart des religions (mis à part le tantrisme indien et le taoïsme chinois à une certaine époque) ont séparé la spiritualité de la sexualité alors que cette dernière aurait dû être pensée à travers les questionnements sur l'esprit (ainsi, le taoïsme expliquait des techniques de jouissance sans éjaculation et donnait des noms de positions tous plus poétiques les uns que les autres). Nos sociétés ont donc développé une vision pécheresse de toutes formes de sexualité jusqu'aux bouleversements de la modernité et de la supposée « libération sexuelle ». Toutefois, au lieu de ne valoriser que le plaisir sexuel réciproque, certains brandissent le terme de « libération sexuelle » lorsqu'ils souhaitent que toutes formes de sexualité soient acceptées, même celles qui vont à l'encontre des désirs sexuels d'un des deux partenaires (prostitution, pédophilie,…). Mais la liberté sexuelle de l'un ne s'arrête-t-elle pas quand celle de l'autre commence ?

Il semble que le malaise de notre civilisation est dû au fait que, longtemps, toutes formes de sexualité, les bonnes comme les mauvaises, aient été mises dans la même catégorie : celle du péché. La notion de pudeur de la jeune fille, par exemple, a longtemps été jugée plus importante que la notion de consentement, puisque le corps de celle-ci ne lui appartenait pas, mais était la propriété de son père, puis de son mari. La légalisation de la prostitution n'est certainement pas un signe de libération, elle en est même le contraire, car elle fait en sorte que la personne prostituée devient l'objet sexuel, manipulable à souhait, de certains hommes, au lieu qu'elle puisse vivre sa sexualité dans la joie et le plaisir comme tout être humain a droit. Ainsi, Kelly Holsopple, ex-prostituée (pendant treize ans) devenue étudiante en sociologie, affirme que « la prostitution n'a rien à voir avec la sexualité féminine et la libération sexuelle. Au contraire, elle avilie la sexualité féminine en la présentant comme une soumission aux hommes et comme une disponibilité sexuelle sans condition » [4].

Légaliser la prostitution veut dire accepter socialement qu'il y ait des êtres humains (surtout des femmes mais aussi des jeunes hommes et des enfants) qui soient contraints de servir les désirs pathologiques de certains hommes. Car il s'agit bien de pathologie, puisque se payer une prostituée, c'est avoir envie de baiser quelqu'un qui n'en a pas envie. Le terme « consentement », souvenons-nous, a toujours été galvaudé : ainsi, un consentement pour des questions d'argent n'est pas du tout de même nature qu'un consentement par désir, lui seul équivalent à une sexualité saine. Nous devrions non pas tant nous demander comment on devient une prostituée, mais plutôt comment on devient un consommateur de prostituées. On devrait, par exemple, comparer un « client » avec un « non-client » et regarder ce qui les différencie l'un de l'autre. Ne pourrions-nous pas découvrir que les « non-clients » de prostituées sont, en général, plus humanistes, plus altruistes, plus intègres, plus respectueux des femmes, moins tentés par le pouvoir et plus épanouis sexuellement ? Au contraire, les prostituphiles se montrent méprisants envers les femmes : ainsi, derrière des petites phrases du genre « j'aime les femmes », le prostituphile se paye une marchandise sexuelle qu'il trouve à la fois repoussante et attirante et qu'il veut soumettre à sa volonté toute-puissante. L'un d'eux affirme : « Ce n'était pas à cause d'une brusque envie sexuelle, mais plutôt une angoisse soudaine. Comme si j'avais besoin d'exorciser ce qu'il y a de sordide en moi en faisant quelque chose de sordide. Quand je sortais, je me sentais comme un serial killer. À la fois dégoûté et soulagé » [5].

Ne serait-il pas mieux d'éduquer les hommes de façon à ce qu'ils ne perçoivent pas la femme comme un objet de consommation sexuelle, plutôt que d'accepter, voire d'encourager, toutes formes de sexualité, même la plus malsaine, au nom d'une supposée liberté sexuelle ? Comme le note Nancy Huston, « si l'éducation ne changeait plus rien, on voit mal pourquoi tous les hommes ne seraient pas éventreurs ou violeurs… » [6]. On ne peut pas se contenter de dire que « chacun fait sa petite affaire » quand chaque cas de violence et d'abus envers les femmes a des répercussion sur nos vies à tous et à toutes. Les femmes en ont assez d'être considérées comme des objets sexuels consommables par le mâle et d'avoir peur, et bien des hommes en ont assez de subir la suspicion des femmes à chaque fois qu'ils ont simplement envie de faire l'amour avec elles ou de passer une soirée agréable. Voulons-nous vraiment renforcer le climat de haine entre hommes et femmes ? Comme l'affirme Marc Chabot dans un livre abordant la condition masculine, « nous avons vécu chacun dans nos rôles stéréotypés sans nous rendre compte que nous construisions des univers qui nous éloignaient les uns des autres » [7].

D'ailleurs, dans les médias en général, on ne critique la prostitution que lorsqu'elle concerne les mineurs. Pourquoi ? Bien sûr, il s'agit de défendre les petits, mais il s'agit aussi de parler au nom d'une « maturité sexuelle » selon un âge précis, en l'occurrence 18 ans pour le Québec, mais aussi 15 pour la Thaïlande, 19 pour d'autres provinces canadiennes, 25 dans certains pays, etc. On voit bien que la frontière mineur/majeur reste un indice flou, malléable, changeant d'une culture à l'autre et qui pourrait très bien changer encore. D'ailleurs, la mode ne fait-elle pas déjà des jeunes filles de 14 ans des femmes et ne serait-il pas possible qu'un jour la loi baisse encore une fois l'âge de la majorité ? Qui pourra se permettre d'obliger un pays à avoir un âge légal « convenable » quand personne ne détient la certitude qu'il existe un âge légal universel et quand cela reste à la discrétion de chaque culture ? On se rend vite compte, avec un peu de bon sens, que ce n'est pas la question de l'âge de la majorité qu'il faut questionner, mais le principe même de la prostitution.

La question de la maturité sexuelle en fonction de l'âge de la majorité est d'ailleurs un raisonnement qui ne tient pas. On peut être mature sexuellement à 12 ans comme on peut ne pas l'être à 25, car la maturité sexuelle concerne le désir de faire l'amour, l'envie de jouir et de faire jouir un autre corps. Et cela implique aussi de ne pas avoir de barrières psychologiques trop profondes (peur, dégoût, etc). Ce qui ne s'applique de toute évidence pas à la prostitution : il n'y a pas d'âge acceptable pour l'esclavage sexuel, terme plus approprié que le « travail sexuel ». De plus, la plupart des prostituéEs adultes ont été victimes d'abus sexuels dans le passé (et donc, sont devenues prostituéEs à cause de la pédophilie de certains hommes) et ne font que s'enfoncer de plus en plus dans la haine de leur propre corps. S'il y a des prostituées pour défendre ce qu'elles font, cela ne modifie en rien notre propos, car nous savons que l'esclavage, c'est aussi légitimer les actes de son bourreau et cesser de se révolter.

La prostitution, ce n'est pas avoir une maîtrise de son désir (qui est l'une des grandes luttes féministes) mais une soumission au désir du « client » qui, comme on le dit, « a toujours raison ». La prostituée ne recherche pas le plaisir, elle « travaille ». Considérer ce qu'elle fait de cette façon lui permet de se protéger psychologiquement, de se détacher, de façon à rendre sa vie moins insoutenable. Selon Jean-Marie Rouart,

« la putain elle-même veut se donner des illusions de liberté. On la comprend. Aucune abjection ne nous prive de cette illusion. Et comme chacun d'entre nous dans les pires moments de sa vie, elle éprouve le besoin de se justifier, moralement, socialement. C'est un réflexe de survie » [8].

Non seulement se protège-t-elle psychologiquement pour ne pas sombrer, mais en plus, elle a tous les avantages au niveau financier, car la plupart des prostituphiles fantasment sur le mythe romantique de la pute joyeuse, alimenté par la littérature, la chanson et le cinéma. De leur côté, les prostituées de luxe n'ont-elles pas fantasmé sur d'autres mythes, comme celui du film Pretty Woman, dans lequel une prostituée réussit à séduire le richissime et superbe Richard Gere ? Laissons ces rêveries aliénantes, ce mensonge millénaire entre les hommes et les femmes : la réalité est hautement plus brutale. Ainsi, comme le note Marc Drapeau, coordonnateur du Projet Intervention Prostitution à Montréal, « j'en ai vu plusieurs aller jurer à des émissions de télé qu'elles se prostituaient par choix. Nous les avons ramassées deux jours plus tard ; elles affirmaient le contraire en sanglotant. Se prostituer découle d'une absence de choix » [9]. C'est après quelques années de thérapie et beaucoup de support que les prostituées commencent à parler, à dire la douleur qu'elles ont vécue et les sacrifices qu'elles ont faits. Certaines se joignent à la lutte abolitionniste, souhaitant que plus aucune personne ne le vive, dénonçant la prostitution comme un engrenage dans lequel elles sont tombées très tôt, non comme un choix.

Toutefois, lorsque ces femmes tentent de s'en sortir, la déception est grande lorsqu'elles constatent que beaucoup de gens respectés intellectuellement haussent les épaules en parlant de prostitution comme s'il s'agissait d'une sexualité comme une autre. Rouart dénonce bien cette imposture intellectuelle lorsqu'il affirme : « On s'intéresse aux sidéens, aux drogués, aux sans-papiers, aux formes domestiques de l'esclavage, aux femmes violées, et mystérieusement on néglige le sort de celles qui concentrent sur elles tous ces maux et toutes ces misères » [10]. Avec des mots savants, ils déblatèrent sur les liens entre le sexe et la violence comme d'une chose fascinante et essentielle à nos sociétés sans se rendre compte que de vrais corps et de vrais esprits souffrent profondément de ces mythologies. Quand on entend quelqu'un dire que la prostitution est aussi essentielle à la société que le sont les poubelles à déchets, on reste pantois d'avoir à expliquer qu'un être humain ne peut être assimilé à une poubelle dans laquelle tous les vices de l'humanité se déverseraient. Ces beaux parleurs accepteraient-ils de voir leur conjointe ou leur fille devenir cette poubelle ? Bien sûr que non, puisque eux, se vantent-ils, savent élever leurs enfants. Le pire, c'est quand les féministes elles-mêmes mélangent tout et, pour éviter sans doute de se faire taxer de puritaines, défendent la prostitution en tant que travail comme un autre. Kelly Holsopple affirme :

« J'étais dévastée en lisant des livres féministes recommandant la prostitution pour les femmes et soutenant les mensonges que les maquereaux et les prostituphiles utilisaient pour m'endoctriner et me contrôler. Quand les féministes font la promotion de la prostitution, elles perpétuent le mythe que les maquereaux et les prostituphiles veulent croire -que les femmes aiment être forcées, battues, violées, soumises et torturées. Je me demande si ces féministes se rendent comptent qu'elles ont, elles aussi, été colonisées et conditionnées par les maquereaux et les prostituphiles et qu'elles les aident aveuglément à opprimer et à utiliser les corps des femmes et des enfants » [11].

Nous pourrions répondre au questionnement de Holsopple en répondant que non, ces féministes ne se rendent pas comptent. Ainsi, on peut voir dans l'histoire plusieurs cas de cette sorte de contradiction : par exemple, le poète Ezra Pound faisait des émissions antisémites à la radio le matin puis, l'après-midi, il aidait non sans risque des juifs à se sauver. Selon Georges Steiner, il ne voyait pas la contradiction, il ne comprenait pas qu'il y avait un rapport entre ces deux actes. Selon Steiner, il n'y a qu'une seule explication à ce type de comportement : « Les gens ne savent pas » [12]. Comme cet intellectuel nazi dont Steiner parle, certaines féministes souhaitent le pouvoir politique des femmes mais, par leur discours pro-légalisation de la prostitution, elles contribuent à l'exploitation massive et collective des femmes. Il en est de même pour le bon père de famille qui se paye une prostituée du même âge que sa fille alors qu'un tel sort pour celle-ci le dégoûterait profondément. Il faudrait un jour qu'une étude plus large soit faite sur la schizophrénie des nations.

Par ailleurs, il n'existe pas de frontière réelle entre la prostitution infantile et la prostitution d'adulte puisque, comme on l'a mentionné, la prostituée d'aujourd'hui est souvent l'enfant abusée d'hier. De plus, plusieurs études ont démontré qu'il n'existe pas de profil particulier d'amateur de prostituéEs mineurEs. En effet, les pédophiles sont tout simplement des prostituphiles qui « essaient » parfois ou souvent des enfants et ce, à cause d'une vision malsaine de la sexualité (le goût du « péché »), la peur du sida (en essayant d'acheter les « services » d'un enfant vierge), etc. Comme l'affirme la psychothérapeute Suzanne Képès, « il n'y a aucune différence fondamentale entre le client des adultes et le client des enfants. AUCUNE. C'est une question de degré » [13]. Les gens naïfs ont tendance à se rassurer en se disant qu'ici, ce n'est pas la Thaïlande, qu'il n'y a pas de danger pour les enfants. Pourtant, lorsqu'on observe les annonces classées d' « escortes » dans les journaux , on y remarque que les jeunes femmes de 18 ans sont les plus en demande, ce qui prouve que la plupart des amateurs de prostituées ont un faible pour la chair tendre et que seule la loi les empêche de prendre des filles plus jeunes. Les bars gays pullulent quant à eux de « jeunes éphèbes » se trémoussant. La sexualité pédophile n'est-elle pas en train, petit à petit, de s'immiscer insidieusement dans notre quotidien ? Quand on sait que les jeunes font l'amour de plus en plus tôt, qui nous dit que l'idée de la « libération sexuelle » des jeunes ne sera pas un jour récupérée par les gens en faveur de la prostitution ? En effet, ils pourront très bien affirmer que, puisque les jeunes de 14-15 ans peuvent être actifs sexuellement, ils pourraient donc devenir prostituéEs comme n'importe qui d'autre. À ce moment-là, l'âge légal s'abaissera encore pour satisfaire la demande des prostituphiles et pour concurrencer le tourisme sexuel des pays plus pauvres et plus « permissifs ».

Si vous ne vous opposez pas à la prostitution aujourd'hui, comment vous sentirez-vous demain lorsque vous vous apercevrez que le système force davantage les jeunes à devenir des prostituéEs que des écolièrEs ?

Enfin, on ne peut pas logiquement établir une dichotomie stricte entre une prostitution forcée et une prostitution libre. Encore une fois, il faut être simpliste pour le croire. Quand on sait que la notion de désir n'est certainement pas un pré-requis dans le « consentement » de la prostituée (qui serait, en fait, de la soumission), comment peut-on vraiment faire la différence entre un viol et une « relation sexuelle basée sur le désir d'un seul partenaire » qu'est la relation entre la prostituée et le prostituphile. Quand commence donc le « vrai » viol ? À partir du moment où la prostituée se débat ? Mais, combien de prostituées se débattraient en pareil cas si, pour des raisons financières, elles n'étaient pas contraintes d'accepter cette humiliation et cette violence que l'on fait envers leur corps ? N'entend-on pas parfois : « Heureusement qu'il y a des prostituées sinon les gens violeraient nos filles » ? Cela n'exprime-t-il pas différemment le fait que la prostitution est un viol toléré ? De plus, si les gens considèrent qu'un viol payé annule le viol, n'importe quel violeur pourrait-il alors se faire excuser seulement en payant sa victime ? La femme serait donc encore aujourd'hui renvoyée au rang d'objet de consommation : le criminel est celui qui ne paye pas et le client de la prostituée est un « honnête homme » qui, une fois qu'il a payé, peut se servir à sa guise de la prostituée. Qu'on se le dise : la prostitution non seulement est un viol payé, mais, contrairement au mythe, encourage le viol de toutes les femmes, car si la prostituée peut certainement être n'importe quelle femme, on peut aussi affirmer que n'importe quelle femme, aux yeux des prostituphiles, est vue comme une prostituée. Il serait temps que l'on considère la prostitution pour ce qu'elle est réellement : la forme d'esclavage la plus odieuse où la victime doit faire semblant d'offrir son corps par plaisir.

Comme le note Janice Raymond, « les femmes vivant dans les systèmes de prostitution doivent constamment mentir au sujet de leurs vies, de leurs corps et de leurs réactions sexuelles. Toute la prostitution est construite sur ce mensonge : elles aiment ça » [14]. Lorsque la prostituée voudra porter plainte sur un prostituphile violent, la justice placera la charge de la preuve sur la femme prostituée. À elle de démontrer qu'il s'agissait de prostitution forcée. Ainsi, quand l'actrice porno Linda Lovelace affirma s'être fait violer et torturée durant le tournage des films, des pornocrates rétorquèrent qu'elle mentait puisqu'ils avaient vu sur l'écran qu'elle aimait ça. La prostitution procède du même mensonge que la pornographie moyenne : croire que les femmes sont des masochistes insatiables. Les prostituées sont forcées d'essayer de contribuer à ce mensonge. Raymond poursuit :

« Comme pour les femmes battues, les femmes prostituées nient souvent les abus dont elles sont victimes si on ne leur propose pas d'alternatives significatives. Mais la campagne médiatique de l'industrie du sexe afin de légitimer la prostitution par des droits et des bénéfices sur le travail proposé, a réussi à transformer l'éclairage de la prostitution en un travail choisi. Ainsi, nombre de personnes qui reconnaissent le fait d'être battue comme une violence contre les femmes, ne voient dans l'abus presque identique que subissent les femmes dans les systèmes de prostitution qu'un travail volontaire » [15].

Quand cessera-t-on de voir la prostitution comme un cas à part dans l'exploitation des hommes sur les femmes ? Quand cessera-t-on de la voir comme une exception dans la misère du monde ?

3. On affirme : « Les maisons closes sont des lieux protégeant les prostituées et sont plus hygiéniques que la rue ».

Faux. Les maisons closes n'ont jamais réussi à combattre la prostitution de rue ni la propagation des maladies. Au contraire, les salons de massages érotiques et les agences d'escortes, qui s'y rapprochent le plus dans notre société, n'ont fait qu'augmenter le nombre de prostituphiles car ils peuvent faire la publicité de la prostitution et assurer la confidentialité des prostituphiles. Ils n'ont ni enrayé la prostitution de rue ni changé les habitudes des prostituphiles concernant le port du condom. Dans ce système, le « client » qui paye « a toujours raison » et tant qu'il y aura de la prostitution, il y aura toujours des prostituéEs pour accepter d'avoir un rapport sexuel avec un prostituphile qui ne veut pas porter le condom. La prostitution constitue donc un grand danger dans la propagation du sida pour les prostituéEs, les prostituphiles et les partenaires de ceux-ci. En plus du sida, la prostituée risque de contracter d'autres types de MTS, ainsi que de souffrir de douleurs pelviennes, de vaginisme, de fractures, de contusion, etc. Ajoutons à tout cela les avortements et la stérilité. On peut aussi mourir de prostitution : en effet, lorsque le nombre de « passes » est trop élevé, le cœur peut flancher et c'est la fin (si cela ne constitue pas un meurtre collectif, de quoi s'agit-il ?). En plus des meurtres individuels ou collectifs, les suicides constituent souvent une façon tragique de se sortir de cette vie sordide. La prostitution est le contraire même de la santé physique et mentale : tout contribue à détruire ceux et celles qui en sont victimes. Vous voulez que votre fille vive cela ? Sinon, la fille de qui ?

De plus, les lieux dans le genre « maisons closes » sont considérés par plusieurs prostituées comme étant pire que la rue puisqu'elles se voient forcées de faire des « passes » de façon quasi-industrielle sans possibilité d'en limiter leur nombre et de refuser certains prostituphiles. D'autres diront que, dans la rue, la prostituée ne sait jamais quel danger l'attend lorsqu'elle monte en voiture. Toutefois, ne serait-il pas mieux de combattre le principe même de la prostitution, plutôt que d'essayer de dresser aveuglément une liste entre une « bonne » et une « mauvaise » prostitution ? Ainsi, les « escortes de luxe » sont souvent vues par les réglementaristes comme des femmes libres exerçant un métier « comme un autre ». Pourtant, la prostituée « de luxe » fait exactement la même pratique que celle de la rue, la seule différence, c'est que son apparence est parfois plus belle (donc, elle « vaut » plus cher) ou qu'elle n'est pas trop droguée ou encore qu'elle a des contacts lui permettant de rester dans un réseau l'exploitant pourtant tout autant. L'idée que la prostituée « de luxe » choisit ses « clients » est également un mensonge : son proxénète lui impose des « clients ». De plus, si elle peut gagner beaucoup d'argent pendant un certain temps et avoir un nombre relativement restreint de prostituphiles, la vieillesse (ou encore des cicatrices causées par des prostituphiles) fait perdre à son corps sa valeur marchande. La prostituée de 35 ans et plus, se retrouvant avec un trou énorme sur son curriculum vitae à cause des années qu'elle a passé à se prostituer, peut difficilement se trouver un emploi et est souvent condamnée à accumuler les « passes » pour des sommes ridicules et dans des conditions de plus en plus difficiles. Tout comme la jeune droguée chronique, elle devient en quelque sorte du fast-food sexuel (même si, il est vrai, toute prostitution n'atteint jamais des sommets en terme de raffinement). Prête à accepter n'importe quel prostituphile, elle vit davantage dans le risque.

La frontière entre la prostituée « de luxe » et celle de la rue est donc très floue. On peut facilement passer de l'une à l'autre. Au bout du compte, c'est exactement le même principe : c'est se faire baiser pour de l'argent. Le prostituphile est un violeur qui paie le silence et le mensonge de femmes, de jeunes hommes et d'enfants. Il est de notre devoir à tous de dénoncer cette violence face au corps et ce mensonge que les hommes, les femmes, la littérature et le cinéma perpétuent à travers des phantasmes de « filles de joie ». La prostitution, c'est plutôt à la fois le résultat et la cause de la misère sexuelle des hommes et des femmes.

Nous croyons que les féministes réglementaristes ont tort de croire qu'on peut prôner à la fois l'entrée des femmes en politique et l'acceptation sociale de la prostitution sans se contredire. Car la prostitution, c'est aussi, en quelque sorte, le régulateur de la situation d'oppression que les femmes vivent partout dans le monde. Les réglementaristes adoptent le langage des nantis et du pouvoir sans être solidaires de la souffrance des autres et sans comprendre que la prostitution les atteint aussi dans leur pouvoir de femmes.

« Pendant longtemps, l'esclavage a été considéré comme universel, intemporel et naturel. Pourtant, des personnes courageuses se sont battues pour en réclamer son abolition. Même s'il existe encore, même si on doit être toujours vigilant, il serait assez mal vu de réclamer sa réintroduction » [16]. Tout comme ce fut le cas pour l'abolition de l'esclavage des noirs aux États-Unis, il y a 150 ans, il appartient aux intellectuels de prôner l'abolition de la prostitution, car les prostituéEs exerçant présentement n'ont souvent ni les moyens, ni la distance psychologique, ni la lucidité pour le faire. Probablement seulEs ceux et celles qui en sont sortiEs peuvent aider la cause abolitionniste et ils/elles sont invitées à faire part de ce qu'ils/elles ont vécu et à militer avec nous. Il appartient aux citoyennEs, au gouvernement et aux travailleurs sociaux de favoriser la réhabilitation des prostituéEs et leur permettre d'avoir une vie décente lorsqu'ils/elles sortiront de la prostitution.

4. On affirme : « Les abolitionnistes sont des puritains religieux ».

Faux. Voire ridicule. Le mouvement abolitionniste est laïque et est le contraire même du puritanisme. Nous croyons en effet que c'est le puritanisme qui a augmenté la misère sexuelle des gens et qui a favorisé la prostitution. Les abolitionnistes sont en faveur de la libération sexuelle des gens favorisant le plaisir des partenaires. Nous pensons que la prostitution en est le contraire même. Il est essentiel pour nous que les femmes autant que les hommes disposent de leur corps à leur guise en vue de la recherche du plaisir et qu'elles puissent décider elles-mêmes de ce qui leur donne du plaisir, sans autodestruction et sans que quelqu'un porte atteinte à leur intégrité. Notre société devrait favoriser des lieux de rencontre entre célibataires (ou entre gens recherchant un nouveau partenaire sexuel), particulièrement dans les grandes villes, pour contrer la misère sexuelle. Tout cela, évidemment, devrait se faire sans aspects financiers et dans le respect des individus. Le libertinage respectueux des autres devrait donc être favorisé alors que la prostitution devrait être bannie.

La religion n'a donc rien à voir avec le mouvement abolitionniste. Par contre, si quelques religieux soutiennent notre lutte, il serait ridicule de vouloir les en empêcher puisque ce serait aller à l'encontre du droit de croyance de chacun. Par exemple, les évêques de France se sont prononcés récemment contre la prostitution et ont appuyé la convention de l'ONU de 1949. Par contre, on peut aussi voir dans l'histoire que les religieux ont souvent favorisé la prostitution en ne mettant le blâme que sur la prostituée (est-ce nécessaire de préciser que les abolitionnistes, contrairement à certains religieux, ne sont pas contre la prostituée en tant qu'individu, mais contre le système qui profite d'elle !) tout en fermant souvent les yeux sur le prostituphile et le proxénète. De plus, les religieux se sont eux aussi retrouvés dans l'un et l'autre de ces deux rôles (oui, il y a eu clercs proxénètes au XVIIIe siècle, spécialisés dans le commerce d'enfants prostituéEs !). Enfin, on sait que John Stamford, éditeur de pornographie infantile, pédophile et proxénète, dont le procès a eu lieu en 1994, était un ancien prêtre anglican. Ainsi, il y a malheureusement des religieux autant chez les réglementaristes que chez les abolitionnistes, ce qui démontre que les religieux sont divisés sur la question. De plus, ceux qui sont contre la prostitution le sont souvent pour des raisons différentes que les abolitionnistes. Il serait donc ridicule que les réglementaristes en fassent un argument anti-abolitionniste.


5. On affirme : « C'est le plus "vieux métier du monde", un "mal nécessaire", on ne peut rien y changer, c'est comme ça. »

Faux. On peut toujours changer un archaïsme tenace qui porte atteinte à la dignité humaine. L'esclavagisme, le meurtre, le viol et l'inceste sont tout aussi anciens que la prostitution. Pourtant, l'Occident a aboli l'esclavage, il y a 150 ans, la peine de mort est maintenant interdite dans plusieurs pays, et enfin, le meurtre, le viol et l'inceste sont punis par la loi. Ne serait-il pas ridicule d'affirmer : puisque le meurtre, le viol et l'inceste persistent dans nos sociétés, nous devrions les légaliser et créer des lieux où ils pourront s'exercer en toute liberté ? Pourtant, c'est ce genre de raisonnement que bien des gens ont à l'égard de la prostitution.

L'homme n'a pas plus de pulsions sexuelles que la femme, contrairement à ce qu'aiment prôner les prostituphiles. Le pouvoir et la domination sexuels des hommes sur les femmes existent à cause du pouvoir et de la domination des hommes tout court. La prostitution est l'exercice du pouvoir des hommes au détriment du corps de femmes, de jeunes hommes et d'enfants. En légalisant la prostitution, nous leur donnons raison de penser de la sorte. Pourtant, il serait temps que les hommes remettent en question leur sexualité. Nous devons les aider dans cette remise en question en refusant la prostitution et toutes formes d'abus sur le corps des autres.

Nous n'avons malheureusement pas changé tellement depuis le Moyen Âge. En effet, à l'époque, la notion de viol était moins importante que celle d'atteinte à la pudeur. Ainsi, celui qui déflorait une jeune femme était sévèrement condamné alors que, si on parvenait à prouver que la femme n'était pas vierge au moment de l'acte, l'homme n'était aucunement condamné, même s'il y avait bel et bien eu viol. En fait, la femme était souvent celle qui récoltait les quolibets, même si elle avait été la victime dans cette histoire. Pourtant, on sait aujourd'hui que la vierge déflorée pouvait être parfaitement consentante et que la femme ayant déjà eu des rapports sexuels pouvait avoir été violée. Aujourd'hui, le jugement se porterait sur l'homme qui a violé et non sur celui qui a défloré. Malgré cela, il semble que de nos jours, le désir de la femme soit encore perçu comme quelque chose de secondaire. En effet, si l'idée de désir et de consentement a fait son chemin, il semble que cela ne s'applique que pour la citoyenne moyenne non-prostituée. Ainsi, la notion de viol ne semble pas s'appliquer pour les prostituées, tout comme c'était le cas pour les femmes « utilisées » d'hier. Le XXIe siècle, vous dites ?

Il serait temps que le DÉSIR PARTAGÉ soit la condition sine qua non de toute relation sexuelle.

La revue Mainmise, citée par Marc Chabot, écrivait en 1972 :

« Le principe de base est simple : chaque individu possède le droit naturel d'utiliser son propre corps comme il le veut, sans avoir à ressentir la peur, la honte qui lui sont imposées par d'autres individus. De même, personne ne peut imposer ses volontés sur le corps d'un autre. Violer quelqu'un est imposer ses volontés sur le corps d'un autre. Par surcroît, nous devons abandonner aussi l'idée de jouer aux commerçants avec notre érotisme » [17].

Vouloir l'abolition de la prostitution, c'est bien sûr refuser d'autres vies humaines gâchées par le pouvoir aliénant des hommes, mais c'est aussi croire en la bonté de l'homme, en son évolution morale. Au contraire, légaliser la prostitution, n'est-ce pas admettre que les hommes sont des salauds chroniques et qu'il existe un mal « nécessaire » ? Comment une société peut à ce point être fataliste ?

LES DANGERS DU MODÈLE PROPOSÉ PAR LE BLOC QUÉBÉCOIS

Le modèle abolitionniste suédois, qui pénalise lourdement le prostituphile tout en ne poursuivant pas les prostituéEs, est tentant pour tous les humanistes. Ce n'est d'ailleurs pas très surprenant de la part d'un pays qui détient le plus haut taux de députéEs de sexe féminin au monde (43 %). Si on combinait celui-ci avec un programme dans le même genre que celui de San Francisco visant à éduquer le prostituphile, les résultats seraient encore plus intéressants. En effet, « L'école des clients » a sensibilisé les hommes sur la situation de la prostituée et diminué de beaucoup le nombre de récidivistes. Ainsi, seuls 18 récidivistes sur les 2181 ayant suivi le programme à l'intérieur d'une étude menée sur quatre ans.

Toutefois, les trois députéEs du Bloc québécois ayant proposé de décriminaliser la prostitution, Réal Ménard, Pierrette Venne et Caroline Saint-Hilaire, semblent plutôt adopter l'idéologie du « mal nécessaire » tel qu'il est également véhiculé par les journaux. À la lumière de ce qui a été dit dans l'article du Devoir, le modèle proposé par les députéEs ressemble de beaucoup à celui de l'Allemagne. En effet, il s'agirait d'établir des zones désignées pour la prostitution, en l'occurrence dans le secteur industriel, de confier la gestion aux villes et de faire payer des impôts aux prostituéEs. C'est l'État proxénète, pouvant s'enrichir sur le dos des prostituéEs et devenant, du coup, dépendant de ce secteur. La prostituée serait considérée comme une « travailleuse du sexe » (cette expression a d'ailleurs déjà gagné la population générale) même s'il s'agit d'une pratique portant atteinte à la dignité humaine. Le proxénète sera reconnu comme un « homme d'affaires », ce qui est d'ailleurs déjà le cas des propriétaires d'agences « d'escortes » (autre terme hypocrite pour éviter de nommer les choses par leur nom). Le « client », lui, c'est encore une fois « l'éternel absent », celui que l'on n'ose pas pointer du doigt, celui qui est partout mais qu'on ne semble voir nulle part. Les zones de prostitution s'établiraient en dehors des quartiers résidentiels, permettant peut-être aux gens de se donner bonne conscience en ne se sentant pas incommodés par la vue des prostituéEs en allant travailler et en croyant qu'il s'y passe là des choses qui « ne nous regardent pas » du simple fait qu'il s'agit de sexe.

À la lumière de ce qu'on sait sur les eros center allemands, on peut affirmer que ces zones désignées, au lieu de régler le problème de la prostitution, ne feraient que légitimer le marchandage du sexe et augmenter le nombre de prostituées et le trafic des étrangères. Les "entrepreneurs" allemands construisent et invertissent dans les hypermarchés du sexe. Le maquereau devient un homme d'affaires comme un autre vendant une marchandise, la femme. « Non seulement les proxénètes veulent bien, mais ils se ruent sur l'incroyable aubaine (…) La prostitution reconnue comme une profession, ils croient rêver » [18]. Ils font passer des annonces pour recruter des filles en leur faisant miroiter une vie facile. La fille qui loue une chambre, fort cher, au eros center doit en plus payer des taxes et obéir à ce que lui impose le proxénète. « Le tout sanctionné par des certificats de bonne pour le service ou de cessation temporaire d'activité » [19]. La gestion des eros center allemands appartient aux villes, tout comme le proposent les députés du Bloc, il leur est donc possible de tenter de venir en aide aux prostituées. Toutefois, ce service social est à la discrétion de chaque municipalité et varie donc d'un endroit à l'autre. Rien n'indique, donc, que la prostituée sera protégée et défendue dans ses droits. De plus, la situation de soumission et de mensonge dans laquelle baigne la prostituée ne favorise pas la lutte syndicale [20] des prostituées car le système dans lequel elle est tenue nie son droit le plus élémentaire : sa dignité humaine. La prostituée, en ayant des relations sexuelles sans désir pour de l'argent, n'est plus un sujet mais l'objet de quelqu'un d'autre.

Le temple du sexe devient une prison, une « usine » à fellations et à pénétrations. Une horreur. L'esclavage contemporain, trouvant son point culminant par l'utilisation d'immigrantes illégales sans-papiers (en cinq ans, le trafic des êtres humains a plus que doublé en Allemagne) qui se voient confisquer leur passeport dans un pays dont elles ne connaissent rien. Comme le notent les auteurs du Livre noir de la prostitution :

« Enfermée, surveillée, conditionnée, soumise à toutes les pressions et livrée à tous les découragements, la personne prostituée est mentalement ligotée. Par la force, la ruse ou la peur. Le lavage de cerveau, la dépersonnalisation exercée par les proxénètes sur leurs victimes sont une réalité. Entre les quatre murs de l'eros center, c'est encore plus vrai. Tout est conçu et pensé pour qu'elle » fasse son métier «, pour se dire que sans lui elle n'existerait plus, qu'elle n'est plus qu'un objet. Et elle finit par s'en persuader. » [21]

Mais n'allons pas croire naïvement qu'il n'y a qu'elles qui subissent un sort injuste : toute prostituée vit dans un état d'esclavage alimenté par le système étatique. L'usination sexuelle est le sommet de cet esclavage. Comme le note Nicole Castioni, ancienne prostituée devenue députée européenne, « L'éveil à la conscience politique me faisait comprendre que ce qui m'était arrivé n'était pas seulement de l'ordre du destin, de la fatalité, mais qu'il y avait, derrière, un système, une société qui permettaient qu'il y eût des enfants violés et des filles vendues sur le marché de la chair » [22].

Nous refusons que le Canada s'implique dans le marchandage du sexe et pensons qu'il devrait, à l'instar de la Suède, devenir un modèle en droits humains face à la communauté internationale.

Nous croyons que l'industrie du sexe constitue une atteinte à la dignité humaine et un réel danger pour les acquis durement gagnés des femmes au cours du XXe siècle.


CONCLUSION : LUTTER

Les tenants de la légalisation ne pensent souvent qu'à court terme. Ainsi, certains veulent décriminaliser pour faire en sorte que les prostituées ne soient plus harcelées par les policiers. Pourtant, à long terme, la décriminalisation ne ferait que laisser le champ libre aux proxénètes et aux prostituphiles dans la vente et l'achat de relations sexuelles, augmenter le nombre de prostituéEs et renforcer la banalisation du marchandage du corps dans l'opinion publique. Nous devons changer les lois de façon à ce que la prostitution devienne illégale, que soient démantelés les réseaux de prostitution et que les prostituphiles subissent une peine d'emprisonnement. La prostituée ne doit plus être brimée par la loi, comme c'est le cas présentement: nous devons d'abord tenter de la réhabiliter, créer des centres sociaux pour venir en aide aux prostituéEs en leur fournissant une aide médicale, psychologique et juridique. Cette réhabilitation devra aussi nous faire pencher sur les problèmes de pauvreté des femmes, les moyens pour parvenir à les éliminer et les raisons qui font que les femmes se retrouvent plus souvent avec des emplois moins bien rémunérés.

Nous devons d'abord informer la population que la vente et l'achat de services sexuels est inacceptable.

Quand les gens traitent péjorativement les abolitionnistes de moralistes en disant que la morale n'a rien à opposer au « choix » des prostituéEs, ils ont tort. Comme l'explique Lorenne M.G. Clark, la séparation de la loi et de la morale peut être extrêmement dangereuse, car cela veut dire que les lois pourraient prévaloir l'économique sur l'humanisme et que l'on en viendrait à considérer que faire du mal à quelqu'un n'a rien à voir avec les lois et qu'on peut donc se le permettre. Si on veut faire cesser la prostitution, ce n'est pas en la légalisant qu'on y parviendra. Ceux qui soutiennent que ce qui est interdit est plus excitant que ce qui ne l'est pas et qu'une prostitution légale pourrait faire mourir la prostitution nagent en plein délire fantasmagorique : ce que la loi permet a une influence directe sur ce que l'on considère comme étant éthique ou non de faire. Ainsi, l'alcool au volant est puni parce qu'on considère que cela représente un danger pour les automobilistes, le meurtre est sévèrement puni car il porte atteinte à la vie elle-même, etc. Devons-nous donc, dans la logique de certains tenants de la légalisation, permettre l'alcool au volant et le meurtre de façon à les diminuer ? Insensé. La prostitution porte atteinte à la dignité humaine, renforce les inégalités entre les sexes en donnant le droit à quelqu'un d'utiliser le corps d'un autre et fait vivre des gens dans des conditions de déni de soi et d'esclavagisme : si nous n'acceptons pas cette situation, qui sera toujours liée au principe même de la prostitution, comment pouvons-nous vouloir la légalisation de celle-ci ? Comme le note Clark, « le seul chemin vers les changements radicaux est celui de la modification des lois, parce que ce sont elles qui créent et encouragent les relations qui prévalent entre les hommes et les femmes » [23]. Ainsi, tout comme le droit de vote l'a été, la reconnaissance de la prostitution comme forme d'exploitation sexuelle est essentielle à l'avancement des femmes dans nos sociétés.

Refusons l'assimilation de la prostitution à une profession. Ne nous laissons pas avoir par le discours néo-libéral colporté par les médias. N'utilisons pas les termes ambigus tels que « travail sexuel » ou « service sexuel » lorsqu'on parle de la prostitution, car celle-ci n'est pas une carrière et ne rend aucunement service à la population en aliénant les rapports hommes/femmes, en préconisant le sexe rapide et en utilisant le corps d'êtres humains afin d'expier les supposés besoins incontrôlables des hommes à contrôler les femmes. N'appelons pas les proxénètes par des termes tels que « intermédiaires », « patrons » ou « hommes d'affaires » : disons « proxénètes », « maquereaux » ou « esclavagistes ». Associons les « clients » à des violeurs payants et appelons-les « prostituphiles ». Les prostituées, quant à elles, ne sont pas des « filles de joie » (quelle joie?) ou des « escortes » car tout le monde sait bien que celles que les publicités dans les journaux décrivent un peu à la manière d'un menu de pizza ne sont pas des personnes qui « accompagnent, guident, surveillent, protègent ou honorent pendant la marche » (dixit Petit Robert), ni non plus des « travailleuses du sexe » ou des « professionnelles du sexe » (terme qui subtilement renvoie les autres femmes non pas à des femmes libres dans leur sexualité mais à de vulgaires amateurs pas assez « bonnes » pour être complètement au service des hommes) car ces termes renvoient à une vision technique ou usinée du sexe qui consisterait à faire machinalement éjaculer les hommes. Renvoyer des gens à des machines à faire éjaculer est certainement la vision la plus triste de la sexualité que nos sociétés ont pu développer. Tant qu'on va considérer la sexualité comme une séance de pataugeage dans la boue dans laquelle le « Mal » y aurait une place indispensable (comme le croient certains imposteurs intellectuels), nous ne pourrons pas vivre dans une société dans laquelle la sexualité serait une chose joyeuse qui agrémente la vie de tous et de toutes.

La prostitution est responsable de la vision malsaine de la sexualité qui touche chaque être humain, qu'il le veuille ou non. En légalisant la prostitution, on encourage les hommes à voir les femmes comme des objets sexuels se soumettant à leur désir. Ainsi, quand une femme se fait suivre par un inconnu, se fait verbalement agresser lorsqu'il lui demande de lui faire une « petite pipe » puis qui, lorsqu'elle réussit à le repousser, se fait traiter de « sale pute » [24], c'est la tolérance de la société entière face à la prostitution qui est responsable de la vision que cet homme a des femmes. Cessons de constamment séparer les cas individuels, d'essayer de classifier les « bons » et les « mauvais » prostituphiles et de donner le bénéfice du doute à chacun d'entre eux car, un coup que les « mauvais » ont agi et qu'on a ensuite la certitude qu'ils sont dangereux, il est déjà trop tard, car c'est la prostituée qui, encore une fois, a vécu avec angoisse, dans son corps et son esprit, le drame de tester s'il s'agit d'un « bon » ou d'un « mauvais » prostituphile. Comme le dit Mélanie, une prostituée tentant de s'en sortir, « en général, les clients sont corrects, mais je tombe parfois sur des fuckés qui me traumatisent pour quelques jours à cause de ce qu'ils disent ou font. Si j'ai une trop mauvaise intuition en arrivant, j'appelle l'agence. » Les prostituées doivent constamment essayer de décider par intuition s'il s'agit ou non d'un détraqué et, une fois qu'elles ont été malmenées par un de ceux-ci, c'est sur elles-mêmes qu'elles mettent le blâme de ne pas avoir su les démasquer à temps. Rien à faire, elles devront vivre avec ce souvenir atroce. De plus, il n'y a jamais vraiment de prostituphiles « corrects » (on devrait plutôt les qualifier de « moins pires ») car, du moment qu'un homme se fout éperdument du désir de sa partenaire et qu'il oblige économiquement quelqu'un à avoir une relation sexuelle avec lui, il s'agit déjà d'un abus.

Quand on sait que le prostituphile, ça peut être monsieur Tout-le-monde, on peut être porté à croire les fatalistes qui pensent que le problème de la prostitution est trop énorme pour être résolu. Mais, on pourrait aussi, dans une autre logique, affirmer que les abolitionnistes ont tout à fait raison de croire en l'abolition de la prostitution : en effet, supposons que, à travers une campagne de sensibilisation, des amendes et une rééducation dans le cas où il se paye une prostituée, ont réussi à convaincre monsieur Tout-le-monde que la prostitution est un crime grave et qu'il porte atteinte à la dignité humaine, il est tout à fait plausible que monsieur Tout-le-monde, qui a plutôt tendance à aller vers ce que la société permet, renonce à avoir recours à une prostituée. En effet, le bon père de famille ou le citoyen ordinaire n'aura pas envie de se retrouver en prison, et les femmes seront moins tentées d'entrer dans le milieu de la prostitution. Du coup, le nombre de prostituphiles pourrait se mettre à chuter rapidement. La preuve ? La Suède l'a fait et a diminué sa prostitution de rue des deux tiers jusqu'à présent. En effet, du point de vue suédois, le prostituphile est un exploiteur au même titre que le proxénète, et il « doit être pourchassé comme tel. S'attaquer au prostituphile et le punir est un moyen de tarir la source de la prostitution » [25]. Si tous les pays agissaient de la sorte, on verrait la prostitution diminuer avec le temps : les irréductibles pervers agiraient encore illégalement puis, petit à petit, elle disparaîtrait. Cette disparition complète ne se fera probablement pas de notre vivant, sans doute, mais il faut être en mesure d'établir des projets à long terme plutôt que de masquer hypocritement le bobo. C'est à nous de faire un pas dans la bonne direction.

Démantelons les réseaux de prostitution et interdisons les établissements qui la pratiquent en toute impunité. Interdisons aux compagnies de téléphones et aux propriétaires de journaux de passer des annonces d'agences d'escortes, ainsi que de danseuses à 10 $, d'agences de massages érotiques et de lignes érotiques dont le principe est le même que la prostitution et qui sont souvent des façons d'y entrer graduellement. Démantelons les réseaux de proxénétisme et de prostituphilie sur Internet, comme on le fait présentement pour les réseaux de pédophilie. La publicité de la prostitution entraîne plusieurs hommes à vouloir se payer une prostituée alors qu'ils ne l'auraient pas fait si ce milieu avait été difficilement accessible. Informons la population de la responsabilité de chaque citoyen face à la situation des prostituéEs. Par l'éducation et la tolérance-zéro de toutes formes de prostitution, on peut changer les hommes. Ceux qui disent qu'il y aura toujours autant de prostitution sont des fatalistes finis qui ne croient ni au féminisme ni à l'humanisme. Il y a eu des gens qui ont cru en l'abolition de l'esclavage des Noirs américains : la prostitution n'est que la persistance d'une autre forme d'esclavage dont la société a tout intérêt à combattre. Une véritable libération sexuelle, rappelons-le, exclue toute forme de commercialisation ou de marchandage du corps.

Nous devons, en terme de lutte contre la prostitution, penser non pas à court terme mais dans un long processus d'effort et d'espoir pour changer une situation qui n'a fait que trop de victimes. Il faut que les bénévoles, les travailleurs sociaux, le gouvernement, les féministes, les défenseurs de droits humains et les ancienNEs prostituéEs surmontent les découragements et se battent pour la réinsertion des prostituéEs. Comme le note une prostituée anonyme, « pour quitter la prostitution, il faut que nous rencontrions des gens qui nous aiment assez pour que nous puissions nous aimer nous-mêmes » [26]. Cela ne signifie-t-il pas que, par respect et par altruisme envers elles, il faille parfois les secouer et les contredire lorsqu'elles affirment avoir « choisi » la prostitution ? Nous pensons que oui et que, à cause du fait que les prostituéEs se trouvent dans un système qui les conditionne à accepter leur sort et à mentir sur celui-ci, il faille parfois chercher la vérité au-delà de leurs mots, faire violence à leur conception de ce qu'est un homme et de ce qu'est une femme et ne pas croire tout ce qu'elles disent. « Comment avez-vous pu me croire ? » s'écriait une ancienne prostituée qui, à l'époque où elle exerçait encore, clamait haut et fort l'avoir choisi. Elles sont plusieurs à accuser la société de n'avoir rien fait pour les sortir de ce milieu. Voulons-nous encore qu'il en soit ainsi ?

Éduquons sexuellement les garçons et les filles de façon à ce que le désir partagé soit considéré comme l'élément essentiel de toute relation sexuelle et introduisons des programmes scolaires dans lesquels il sera question de l'égalité des sexes. Faisons en sorte que les jeunes comprennent que la prostitution est liée au sexisme, à l'esclavagisme et à l'abus. Contribuons à une prise de conscience sur la réalité de la prostitution en refusant le relativisme ambiant du discours néo-libéral sur cette question. Cessons de se faire du cinéma et regardons la réalité en face. Comme le dit Jean-Marie Rouart, « peu d'hommes, qu'ils soient clients ou non, acceptent de regarder leur sexualité en face : c'est le domaine des peurs et des hontes, des complexes, des vanités, des frustrations, des arrangements intimes avec soi-même » [27]. Nous devons promouvoir un questionnement sur les rôles sexuels si nous souhaitons un rapprochement entre les hommes et les femmes. Il faut modifier les procédés d'apprentissage par lesquels les garçons deviennent hommes et les filles deviennent femmes. Il faut favoriser une idéologie de la mixité dans laquelle on considérera qu'aucun des deux sexes n'a le droit de contrôler l'autre.

À l'ère du trafic international des prostituées, qui touche de plus en plus le Canada depuis l'arrivée de plusieurs étrangères (en majorité asiatiques) qu'on entraîne dans des bordels, il serait temps d'une prise de conscience réelle du problème. Quand nous voyons, ici même à Montréal, des annonces " d'escortes " mulâtres, asiatiques, cubaines, sud-américaines, " toutes nationalités ", que savons-nous de leur itinéraire ? C'est bien beau vouloir aider les femmes Afghanes et de leur donner un visa canadien, mais quel genre de " travail " avons-nous à offrir aux femmes d'ici et d'ailleurs ? La réfugiée afghane ayant fui l'oppression masculine de son pays (qui commande de se couvrir entièrement) ne risque-t-elle pas d'être affreusement déçue par notre notion de la liberté des femmes si elle doit se retrouver dans l'industrie du sexe pour survivre dans la société occidentale ? Ces deux mentalités ont en commun une peur de la femme et de sa sexualité qui se manifeste de deux façons extrêmes : par le fait de cacher le corps de la femme ou par le fait de le chosifier en le rendant ultra-visible et en en faisant un objet de consommation. Bien franchement, quelle leçon a-t-on à donner aux pays intégristes si nous-mêmes faisons la promotion d'une culture sexuelle aussi phallocrate ? Ne devrions-nous pas prendre conscience de l'aliénation des femmes d'ici autant que de celle des femmes d'ailleurs ?

Le trafic d'êtres humains à des fins de prostitution est le troisième au monde (avec les armes et la drogue), « l'industrie du sexe » draine des profits de 7 à 13 milliards par an et est en hausse de 400 % environ depuis dix ans. Seulement à Montréal, on compterait entre 5000 et 10 000 prostituéEs. Ne nous trompons pas : malgré les apparences médiatisées d'une sexualité « sex-shop » branchée, la légalisation de la prostitution contribue à un esclavage moderne. La propagande fonctionne à plein régime : soyons lucides !

Pour terminer, à la lumière des erreurs historiques du passé et de la situation présente, nous arrivons à la conclusion que, si la légalisation de la prostitution se poursuit, elle entraînera, au cours des prochaines années, la chute du féminisme et de l'humanisme. En revanche, si la lutte pour l'abolition de la prostitution devient une priorité mondiale, elle pourra entraîner le début d'une réelle libération sexuelle et d'un rapprochement entre les hommes et les femmes.

Signature du manifeste <<

 

1 - CYRULNIK, p.181.

2 - Le terme "objet sexuel" renvoie ici au sens littéral d'objet, utilisable et consommable. Il ne faudrait pas le confondre avec des expressions plus littéraires telles que " objet de désir " ou " objet du regard " qui signifient " celui ou celle sur qui se porte mon désir/regard " et qui ne considère pas l'autre comme étant vraiment un objet. Ces expressions ne sont pas péjoratives comme celle que nous employons.

3 - COQUART, HUET, p.221.

4 - HOLSOPPLE, p.48. Ma traduction de " Prostitution has nothing to do with female sexuality or sexual liberation. It degrades female sexuality by presenting women as nurturing in their sexual servitude to men and by providing unconditional sexual availability".

5 - Anonyme, cité dans ETCHEGOIN, p.15.

6 - HUSTON, p.218.

7 - CHABOT, p..20.

8 - Préface du Livre noir de la prostitution, p. 9.

9 - Cité par STANTON, p. 22.

10 - Préface du Livre noir de la prostitution, p. 11.

11 - HOLSOPPLE, p.49-50. Ma traduction de " I was devasted to read feminist books recommending prostitution for women and upholding the lies that pimps and tricks used to indoctrinate and control me. (…) When feminits promote prostitution, they are repeating the messages that pimps and tricks want us to believe- that women like being forced, beaten, raped, enslaved, and tortured. I wonder if these feminists know that they, too, have been turned on by pimps and tricks and convinced to obediently help them colonize, oppress, and take advantage of other women and children. "

12 - STEINER, p.39.

13 - Citée par COQUART, HUET, p.158.

14 - RAYMOND, p.13.

15 - RAYMOND, p. 14.

16 - Athées d'Ille et Vilaine, p.1

17 - CHABOT, p.39.

18 - COQUART, HUET, p. 200

19 - ibid, p. 201.

20 - De plus, les syndicats défendent les travailleurs, alors que la prostitution, répétons-le, N'EST PAS un travail.

21 - COQUART, HUET, p. 206.

22 - Cité par COQUART, HUET, p.151.

23 - CLARK, p.65

24 - Expérience de femme parmis tant d'autres…

25 - COQUART, HUET, p. 220.

26 - COQUART, HUET, p.262.

27 - Préface du Livre noir de la prostitution, p. 8.

 

SOURCES

AGACINSKI, Sylviane, La politique des sexes, Éd. Seuil, 2001.

Les Athées d'Ille et Vilaine

CHABOT, Marc, Des hommes et de l'intimité, Éd. Saint-Martin, 1987.

CLARK, Loreene M.G., « L'égalité sexuelle et le problème d'une théorie morale adéquate: la pauvreté du libéralisme », in Censure et pornographie, McGraw-Hill, 1990.

COQUART, Élizabeth, HUET, Philippe, Le livre noir de la prostitution (Préface Jean-Marie ROUART), Éd. Albin Michel, 2000.

CYRULNIK, Boris, « Entretien avec Antoine SPIRE », in Le Monde de l'éducation, no 294, Juilllet-Août 2001.

DEGAVRE, Florence, « Prostitution: Marché ou rapport de domination ? », in Problèmes économiques, no.2655, 8 mars 2000.

ETCHEGOIN, Marie-France (dir.), « Les nouvelles mafias du sexe », dossier in Le Nouvel Observateur, no 1854, 18-24 mai 2000.

HOLSOPPLE, Kelly, « Pimps, Tricks, and Feminists » in Women's Studies Quarterly, no 27, 1999.

HUSTON, Nancy, Mosaïque de la pornographie. Marie-Thérèse et les autres, Denoël/Gonthier, Paris, 1982.

M.A .P.P

La Marche mondiale des femmes en l'an 2000

MYLES, Brian, « Le sexe codifié et réglementé », in Le Devoir, 29 juin 2001, vol. XCI, no 143.

PATEMAN, Carole, « What's Wrong with Prostitution ? », in Women's Studies Quarterly, no 27, 1999.

RAYMOND, Janice (traduit par B. Dubois et M. Marcovich), « Légitimer la prostitution en tant que travail. »

STANTON, Danielle (Dir.), dossier sur la prostitution, in La Gazette des femmes, vol.22, no.1, mai-juin 2000.

STEINER, George, « Entretien avec Antoine SPIRE », in Le Monde de l'éducation, no 294, Juillet-Août 2001.