Julien Donkey Boy

Julien Donkey-Boy, c'est le résultat d'une collaboration entre deux phénomènes hyper-médiatisés et controversés, c'est-à-dire : Harmony Korine et Dogme 95. L'enfant terrible du cinéma indépendant américain n'en est seulement qu'à son deuxième film (il est aussi l'auteur d'un scénario et d'un bouquin) et déjà, beaucoup de regards sont tournés vers lui. La critique, toutefois, ne fait pas l'unanimité : certains l'adulent et le chérissent tandis que d'autres l'ignorent et le rejettent. Le premier film de Korine, Gummo, fut l'objet d'autant de louanges que de diffamations. Bernardo Bertolucci, par exemple, le classifiait comme un des rares films du dernier quart de siècle ayant la capacité de lancer une révolution dans l'esthétisme cinématographique tandis que d'autres, telle la critique Janet Maslin, crachait dessus, le qualifiant un des pires films dans les annales de l'histoire du cinéma. Cette grande différence d'opinion est due au fait que Korine tente le tout afin de ne pas être conventionnel dans le récit et ceci, coûte que coûte. Plus d'une fois a-t-il avoué son aversion pour l'état dans lequel se trouve le cinéma d'aujourd'hui ; surtout le cinéma indépendant à qui il ne pardonne pas le subterfuge par lequel il dissimule son conformisme. D'après Korine, rien de nouveau ne se fait dans le milieu et il est grand temps de prendre action. Gummo fut sa première offensive et maintenant, sa stratégie le mène à se joindre à Dogme 95 afin de poursuivre son attaque avec Julien Donkey-Boy (tous deux sont, étonnamment, produits par Cary Woods, responsable pour la production de Scream et Godzilla, entre autres).

Notons tout d'abord que Korine n'avait pas conçu Julien Donkey-Boy en tant que film du Dogme 95. Ce n'est qu'après une invitation de Lars Von Trier, qui cherchait à obtenir une première contribution américaine pour son mouvement, que les efforts furent redirigés à cet effet (Anthony Dod Mantle, directeur de la photographie pour Festen et Mifune collabore sur le film). Cette alliance est maintenant cible de beaucoup de réserves de la part de la critique qui, en grande partie, est sceptique du mérite artistique de l'un et l'autre. Pour bien examiner Julien Donkey-Boy, il faut mettre de côté nos jugements portant sur le Dogme 95 (oui, oui... Bresson avait les mêmes intentions et puis alors? La situation demeure la même) et se concentrer sur le film lui-même. Tout comme pour Gummo, il est difficile de parler de Julien Donkey-Boy sans l'aborder par scène puisque le scénario est pratiquement dépourvu de repères. Seule une scène fut écrite, le reste relève de l'improvisation. Avec cette structure narrative éclatée, Korine nous présente une tranche de vie dans la famille peu commune de Julien, un jeune schizophrène aux dents d'or, joué avec abandon par le brillant Ewen Bremner (Naked, Trainspotting, Acid House). Son père, interprété par le réalisateur allemand Werner Herzog (héros pour Korine qui en est devenu le protégé), est un homme décidé à ce qu'il n'y ait que des gagnants sous son toit, arrosant, comme un chien et en pleine rue, son jeune fils lutteur avec de l'eau glaciale. Chloë Sevigny joue la soeur de Julien, enceinte de son enfant et substitut de leur mère, prenant le rôle de cette dernière au téléphone afin de converser avec Julien. Tout ce désordre semble être accepté par les protagonistes, que ce soit le père (son nom n'est jamais révélé) qui s'obstine à ce que Julien se frappe le visage (car c'est ce qu'il ferait à sa place) ou bien par Julien lui-même conversant avec Hitler dans le sous-sol. Tout ceci fait partie de l'univers de Korine.

Le grand débat est à savoir si les techniques et idées de Korine sont justifiables. Il est certain que tous les conservateurs et conformistes (lisez la critique de Gummo faite par Leonard Maltin dans son fameux guide) ne pourront apprécier le film à sa juste valeur. Korine nous propose ici un cinéma qui est différent. Sa solution contre le récit-moule si bien défini par Syd Field et qui, d'après lui, n'avance plus à rien de satisfaisant, est d'y aller à rebrousse poil, ce qui implique automatiquement un certain déconfort d'où, probablement, toute l'hostilité que suscite son oeuvre. Finis les films en trois actes, Korine nous présente des tranches de vie (pas seulement celles du protagoniste d'ailleurs) et ceci, sans dessus-dessous, avec une attitude semblable à celle que Burroughs avait pour ses textes. Chacune des scènes pourrait être considérée comme un mini film en soi et ce n'est qu'en laissant ces éléments s'imprégner dans notre esprit qu'une logique intérieure survient une fois le film terminé. Par exemple, la scène où Chloë Sevigny, enceinte, tourne autour d'un parapluie, n'a rien d'implicitement lié au récit, mais elle donne au personnage son côté innocent, simple et poétique. Korine ne donne pas même l'ombre d'une chance à son film de solidifier sa narration. C'est une sorte d'anti-cinéma (par rapport à l'institution commerciale dominante). La façon de faire de Korine se rapproche sur certains points au mouvement Panique de la fin des années 60. Peut-être est-ce une coïncidence, mais le film contient suffisamment de masques à gaz et d'handicapés physiques pour rendre Jodorowsky, Arrabal et Topor plutôt fiers. Difficile à digérer, sans doute, mais n'est-ce pas un bien maigre prix à payer dans l'espoir d'un renouveau? Korine grandit avec des idoles comme Herzog, Godard et Fassbinder, tous trois crédités pour avoir donné de nouvelles dimensions au cinéma, créé des mouvements et ceci, en étant le plus personnel possible. Harmony Korine fait des films personnels, pour lui-même, sans aucune notion d'un public lors de l'écriture. C'est possiblement en partie cet égoïsme qui lui vaut sa fameuse réputation d'être pédant et parfois même chiant en entrevue (ou vice versa). Bertolucci a peut-être raison.

Une deuxième source de controverse chez Korine est le contenu de ses films. Lors de la sortie de Gummo, de nombreux doigts se sont pointés vers lui, le blâmant d'avoir exploité les handicapés mentaux et physiques avec comme seul but le spectacle. Korine, toujours très diplomate, riposta en menaçant de frapper un de ces accusateurs (son prochain projet, Fight Harm, est basé sur les émissions à caméras cachées et consiste justement en Korine provoquant des étrangers dans la rue jusqu'à ce qu'il se fasse battre. Dû à des blessures graves, le projet a été mis au rancart). Néanmoins, ce qui échappe à la plupart des spectateurs de Gummo, c'est la tendresse avec laquelle Korine filme ses personnages. Que ce soit les deux loubards principaux s'assurant de l'état comateux d'une vieille dame en lui tirant un coup de carabine à plomb dans le pied ou la visite chez la prostituée trisomique, vendue par son propre père, le tout est filmé avec amour par Korine. C'est son univers, ce sont ses personnages et il nous présente le tout sous la forme d'un poème lyrique très affectueux, ponctuant les scènes horrifiques par des moments d'une tendresse inattendue.

Ce côté poétique est davantage présent dans Julien Donkey-Boy. Korine nous transporte ici dans l'univers confus de Julien. Par son récit aux allures introverties, il nous fait pénétrer dans la schizophrénie de son protagoniste, nous condamnant à errer avec lui dans les rues, à marmonner ses soliloques, à participer à son mode de vie. Nous nous attachons, comme lui, aux éléments anodins tandis que le reste nous échappe plus ou moins. Les scènes de festivités ont de l'importance pour Julien, conséquemment, elles prennent beaucoup de place dans le récit aussi. Les scènes avec le groupe de support pour les aveugles et enfants spéciaux sont particulièrement intéressantes de ce point de vue. Dans la même logique, les scènes déchirantes, telle la chicane avec son frère, sont filmées de manière beaucoup plus concentrées ou, dans ce cas ci, saccadées afin de nous faire noter l'inconfort que Julien est en train de vivre. Un autre exemple se retrouve dans la scène où Julien tente de présenter à sa famille son poème Eternity Chaos. Après seulement quelques vers, son père l'interrompt afin de lui dire que son poème est trop "artsy-fartsy" et que la conclusion de Dirty Harry est beaucoup plus solide. Cette scène hilarante donne à son personnage le plus dur un côté tendre et comique, plus terre à terre. Chacun a son côté tordu, peut-être même dément, mais possède aussi un coeur d'or pour mettre du poids dans la balance. Ceux qui veulent accuser Korine d'être exploiteur devraient plutôt s'attarder sur la tendresse superficielle des films "sérieux" de Spielberg ou, plus rapprochée, la misère ouvertement exploitée des personnages de Solondz dans Happiness. Korine ne cherche pas à nous faire prendre partie aussi facilement.

Le fait que Julien Donkey-Boy soit inclus dans le cercle du Dogme 95 est insignifiant. Dans la confession que Korine fait aux organisateurs, il avoue ne pas avoir respecté la règle qui interdit l'utilisation de tout accessoire qui ne se trouvait pas d'avance sur le plateau de tournage. Il nous explique que Chloë Sevigny n'est pas vraiment enceinte, il avoue avoir essayé de l'engrosser, mais en vain, de là l'utilisation d'un faux ventre. Il jure, par contre, que la trame sonore n'a jamais été retravaillée comme beaucoup le croient. Ce sont des propos anodins. Korine croit en la mission de sauvetage que prétend être le Dogme 95 car elle répond à sa théorie. Le film aurait toutefois été tout aussi intéressant sans cet encadrement. Nous pourrions même dire de Julien Donkey-Boy qu'il va au-delà de la norme du groupe par sa simple volonté d'être différent en tout point (Harmony Korine le dit lui-même d'ailleurs). Le talent de ce jeune homme est indéniable ;nous pouvons nous attendre à beaucoup de lui. Il est grand temps que quelqu'un vienne secouer les fondements du cinéma afin de se débarrasser de l'excès de poussière. Espérons que cette personne soit Harmony Korine.

 

Mathieu Duval